En suivant les poissons à la trace dans les fleuves et rivières suisses

À quel moment, vers quel objectif et pour quelle raison les différentes espèces de poissons migrent-elles? Et avec quel succès y parviennent-elles malgré les barrages? C’est ce qu’ont étudié des biologistes de l’Eawag en équipant les poissons de capteurs et en suivant leurs signaux pendant des années. Les premiers résultats sont surprenants.

Quand les premières centrales hydrauliques ont été construites dans le Rhin vers 1900, les saumons n’ont pas tardé à disparaître. De même, l’esturgeon, l’alose et les lamproies marine et fluviatile ont aujourd’hui disparu de Suisse. «Les centrales hydrauliques sont des obstacles majeurs pour la migration des poissons», ex plique Jakob Brodersen, chef du département Écologie et évolution des poissons de l’Eawag. La plupart d’entre elles sont aujourd’hui équipées de passes à poissons, mais beaucoup d’individus ne trouvent pas l’entrée, sont retardés ou s’épuisent, et sont davantage exposés aux prédateurs, comme les silures et les hérons, au pied des dispositifs. Une fois parvenus à l’amont, d’autres dangers les guettent. Les barrages augmentent le niveau de l’eau, ce qui permet d’accroître la pression au niveau des turbines et donc la production d’électricité, mais modifie aussi la nature du cours d’eau. «Quand la profondeur augmente, l’eau coule plus lentement», explique Jakob Brodersen: la rivière se mue en un lac, propice à la chasse des brochets et des sandres, mais hostile à bien d’autres espèces. Cette perte d’habitat est un vrai problème.»

 

Graphiques/photos : Eawag

 

Émetteurs acoustiques et micros subaquatiques

À cela s’ajoute le changement climatique et ses étés caniculaires. Pour survivre, certaines espèces doivent trouver des refuges thermiques. Mais y parviennent-elles? Et à quel point ont-elles vraiment besoin de se déplacer? «Nous l’ignorons», avoue Jakob Brodersen: «notre but est donc de décrire et comprendre les migrations des poissons dans un système fluvial, de découvrir ce qui les influence et de savoir comment ils vont.» Le chercheur et son équipe ont donc lancé un projet de suivi des déplacements des différentes espèces dans le Rhin, l’Aar et la Reuss à l’aide d’émetteurs acoustiques et de micros subaquatiques. Ce projet, qui bénéficie du soutien financier de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), s’inscrit dans le réseau «European Tracking Network», qui permet un échange de données au niveau international. La migration des poissons peut ainsi être suivie de la Suisse aux Pays-Bas. Mais l’infrastructure développée en Suisse peut aussi être utilisée par les cantons et les bureaux d’études. Certains des poissons équipés et les émetteurs eux-mêmes ont une durée de vie de plusieurs années. Jakob Brodersen espère donc que le financement du projet se maintiendra assez longtemps.

 

Installation des hydrophones

Ces deux dernières années, les biologistes ont installé des tubes en plastique en bordure du Rhin, de l’Aar et de la Reuss, dans lesquels ils ont placé des micros subaquatiques appelés hydrophones. Ces tubes s’enfoncent jusqu’à deux mètres sous la surface. Les hydrophones ont à peu près la taille d’une bouteille thermos, l’élément le plus encombrant étant la batterie, suffisamment grande pour n’être changée qu’une fois par an. Cent quarante hydrophones ont été installés à intervalles de trois kilomètres. Les biologistes collectent les données enregistrées deux fois par an. En complément, ils notent également la structure du cours d’eau et relèvent les données de débit et de température de l’eau.

 

Capture des poissons

Pour capturer les poissons, un zodiac équipé d’une génératrice de pêche électrique a notamment été mis à l’eau dans le Rhin. Chaque tronçon compris entre deux centrales constitue une section d’étude. Les biologistes ont prélevé des poissons de différentes espèces dans une section sur deux au printemps et à l’automne 2025. Le courant électrique tétanise temporairement les poissons, ce qui permet de les prélever à l’épuisette. De jour, toutefois, les grands individus ont tendance à fuir devant le bateau, si bien que les prélèvements ont principalement été effectués de nuit.

 

Marquage des poissons

Les poissons capturés sont tout d’abord anesthésiés dans un bac rempli d’eau. Ensuite, une petite incision est pratiquée dans leur abdomen pour y implanter un petit émetteur acoustique de forme cylindrique. Cet appareillage permet de localiser le poisson et d’en déterminer la température corporelle. La plaie est ensuite suturée et colmatée avec une poudre spéciale. L’opération ne nuit pas aux poissons, ce qui est également dans l’intérêt des scientifiques qui souhaitent suivre leur comportement naturel et non perturbé. Aussi veillent-ils à ce que le poids de l’émetteur n’excède pas 5 % de celui du poisson. L’an dernier, les biologistes ont marqué 751 poissons de 13 espèces différentes.

 

De premiers résultats étonnants

Les premières analyses montrent que les migrations saisonnières sont sans doute beaucoup plus rares qu’on ne le pensait, ce qui pourrait être le résultat de cent ans de confrontation avec les centrales. Mais une conclusion définitive ne sera possible qu’au bout de plusieurs années d’observation. Curieusement, de grandes différences apparaissent entre les espèces. Ainsi, les carpes se déplacent souvent sur un territoire assez grand, alors que les tanches restent généralement au même endroit. De même, les anguilles restent dans leur cavité jusqu’à ce qu’elles amorcent leur migration nuptiale vers la mer des Sargasses. Deux anguilles marquées ont déjà pu être suivies le long du Haut Rhin jusqu’à Bâle.

Mais des différences s’observent également entre individus. Ainsi, certains silures migrent sur des kilomètres, tandis que d’autres sont détectés par le même hydrophone de mars à novembre. L’observation révélant l’influence du silure glane sur l’ensemble de l’écosystème était également inattendue: ce prédateur est très répandu dans les grands cours d’eau, comme les barbeaux, chevaines ou autres poissons dont la taille moyenne ferait des proies idéales pour le silure, sont quasiment absents. On ignore s’ils ont été dévorés ou s’ils ont pu se réfugier dans des zones abritées des silures. À l’inverse, les cours d’eau de moindre profondeur, comme la Reuss à Lucerne, n’abritaient pas de silures, mais beaucoup de barbeaux de toutes tailles.

 

Informations supplementaires

Présentation de la journée d'information
Wie Fische Wehre überwinden und wo sie aufgeben

Émission Einstein sur SRF du 10.09.2026
Einstein accompagne les scientifiques dans leurs activités de capture, de pose de balises et de suivi des poisson

 

Cet article a été créé par Barbara Vonarburg pour l’InfEau Magazine 2026 de l'Eawag.

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